J’ai passé des heures, littéralement des heures, à essayer de reproduire le rendu des primitifs italiens. La première fois que j’ai tenté une tempera, j’ai utilisé un jaune d’œuf entier, directement du frigo, sans eau, sans rien. Résultat : une matière granuleuse qui a jauni en deux jours. Un désastre total. Je comprends pourquoi les manuels vous dissuadent souvent d’essayer. Mais la tempera, c’est aussi la promesse d’une luminosité que ni l’huile ni l’acrylique ne vous donneront — cette transparence mate qui semble éclairée de l’intérieur. Alors, comment peindre à la tempera sans tout foirer ?
Points clés à retenir
- La tempera utilise l’eau comme solvant et un liant — le plus souvent du jaune d’œuf — pour agglutiner les pigments en poudre.
- Elle sèche très vite : vous devez travailler par petites touches et préparer votre mélange juste avant l’usage.
- Le support idéal est un panneau de bois préparé avec plusieurs couches de gesso (craie + colle).
- La tempera ne supporte pas l’application en couches épaisses. Les craquelures arrivent quand on s’impatiente.
- Elle se conserve mal : un mélange frais se garde 1 à 2 jours au réfrigérateur, pas plus.
- Son rendu final diffère radicalement de la gouache : elle est plus solide, plus lumineuse et ne se dilue pas une fois sèche.
La tempera, c’est quoi exactement ? (et pourquoi tout le monde en parle à tort)
« A tempera » signifie en italien « à détrempe ». Dit comme ça, on a l’impression d’un savoir-faire mystérieux réservé aux moines copistes. En réalité, le principe est terriblement simple : vous prenez des pigments en poudre — ceux qu’on trouve dans n’importe quelle boutique de beaux-arts — et vous les mélangez à un liant qui contient de l’eau. Ce liant peut être un jaune d’œuf, une gomme (arabique, adragante…), de la caséine ou même une colle animale. La tempera, c’est l’ancêtre de toutes les peintures à l’eau.
Ce qui la rend unique, ce n’est pas le pigment, c’est le liant. L’huile de lin, qui arrivera bien plus tard, permet de travailler lentement, de fondre les tons. La tempera, elle, sèche en quelques secondes. Littéralement. La première fois que j’ai touché mon pinceau à la toile, la couche était déjà mate et sèche. Impossible de la retravailler. On croit que c’est un inconvénient. Franchement, c’est son génie : chaque coup de pinceau reste ce qu’il est, net, précis, sans bavure.
Voilà le premier piège : beaucoup confondent tempera et gouache. Les deux sont des peintures à l’eau, certes. Mais la gouache utilise un liant à base de gomme arabique et de charges (blanc de Meudon, par exemple), ce qui la rend réversible à l’eau même une fois sèche. La tempera, surtout celle à l’œuf, forme un film imperméable. Les pigments sont littéralement encapsulés dans la protéine solidifiée de l’œuf. Résultat : une fois sec, votre travail est quasi indélébile. Et ça change tout dans le rendu final.
Quelle est la différence entre la tempera et la gouache ?
Je me suis posé cette question pendant des mois. La réponse courte : la tempera utilise une émulsion (huile + eau + émulsifiant) comme liant, alors que la gouache utilise une solution de gomme arabique dans l’eau. D’après ce que j’ai appris chez Old Holland — qui fabrique de la tempera à l’œuf depuis des décennies —, la tempera est fabriquée à partir d’émulsions où l’huile est réduite en minuscules billes enveloppées par la colle. Ça rend la peinture élastique. La gouache, elle, est opaque, crayeuse. La tempera est translucide, lumineuse.
Autre différence que j’ai constatée en testant les deux : la gouache se dilue et se retravaille à l’eau. La tempera, une fois sèche, tient bon. Vous pouvez passer une couche par-dessus, elle ne se mélangera pas à l’eau doucement. C’est soit un avantage, soit un inconvénient selon votre style. Pour moi, c’était la liberté de superposer sans risquer de salir la couche précédente.
Préparer le support : l’étape que 80 % des débutants zappent
Quand j’ai commencé, j’ai posé ma tempera directement sur une toile achetée en grande surface. En une semaine, la peinture s’est écaillée comme une vieille peau de serpent. Le problème ? La tempera ne peut pas adhérer directement sur une toile brute ou un papier non préparé. Le support doit d’abord être recouvert de plusieurs couches de préparation à base de craie ou de plâtre. Les anciens appelaient ça le gesso.
La recette que j’utilise maintenant :
- Mélangez 2 volumes de colle de peau (ou de gomme arabique pour une alternative sans produit animal) avec 1 volume de craie ou de blanc de Meudon.
- Appliquez une couche fine. Laissez sécher 30 minutes.
- Poncez légèrement. Répétez 4 à 5 fois.
- Pour un rendu miroir — celui des icônes byzantines —, poncez la dernière couche avec du papier de verre très fin (grain 600 ou plus).
Et là, surprise : la tempera glisse sur cette surface comme un rêve. Les pigments n’ont aucun mal à s’accrocher. Et surtout, ils ne jaunissent pas avec le temps, contrairement à ce que j’avais lu sur certains forums. C’est une idée reçue : un gesso bien fait empêche le jaunissement lié à l’œuf.
Est-il possible d’utiliser la peinture à la tempera sur du papier ?
Oui, mais avec deux précautions. Le papier doit être épais (au moins 300 g/m²) et préparé avec une couche de gesso très fine. Sans ça, l’eau de la tempera va le gondoler et le fragiliser. J’ai perdu une série de croquis comme ça — des plans de composition qui sont devenus des vagues de papier. L’idéal : un papier aquarelle grain fin, tendu sur un châssis avant encollage. Et là, le résultat est magnifique : la tempera adhère sans craquelure et garde toute sa transparence.
Ma recette de tempera à l’œuf — étape par étape (et les erreurs à éviter)
Il existe autant de recettes de tempera que de peintres. J’ai testé celle de Cennino Cennini, la traditionnelle, et une variante plus moderne. Voici celle qui n’a jamais échoué — et qui m’a coûté une demi-douzaine d’essais avant d’être stable.
| Ingrédient | Quantité | Rôle |
|---|---|---|
| Jaune d’œuf | 1 | Liant principal, apporte souplesse et brillance |
| Eau distillée | 1 cuillère à café | Fluidifie le mélange sans modifier la chimie |
| Pigment en poudre | Environ 1 volume pour 2 volumes de liant | Colore le mélange |
| Quelques gouttes de vinaigre (facultatif) | 2-3 gouttes | Empêche le jaunissement et stabilise le pH |
Étape n°1 : Cassez l’œuf et séparez le jaune du blanc. Puis roulez le jaune d’une main à l’autre sur une surface plane pour enlever la pellicule — la membrane qui entoure le jaune. Cette membrane, si elle reste, crée des grumeaux qui gâcheront votre mélange. J’ai perdu un bon litre de pigment à cause d’une membrane oubliée. Une fois le jaune nu, percez-le et recueillez le liquide dans un récipient.
Étape n°2 : Ajoutez l’eau. Mélangez doucement à la fourchette. Pas de fouet, pas de mixeur — trop d’air créerait des bulles qui altèrent la couche picturale.
Étape n°3 : Incorporez le pigment. Versez-le en pluie sur le mélange et remuez jusqu’à obtenir une pâte lisse, la consistance d’une crème épaisse. Si c’est trop liquide, ajoutez du pigment. Trop épais ? De l’eau, goutte à goutte.
Étape n°4 : Ajoutez le vinaigre (facultatif). Je le fais toujours depuis qu’une amie restauratrice d’icônes m’a montré. Elle jure que ça évite le jaunissement à long terme. Je n’ai pas de preuve scientifique, mais mes essais avec vinaigre ont mieux vieilli que ceux sans.
Et voilà le dilemme : on ne peut pas conserver ce mélange plus de 24 heures à température ambiante, et 48 heures au frigo. Après, l’œuf tourne, ça sent mauvais, et la peinture devient granuleuse. Il faut donc préparer juste la quantité nécessaire pour la séance. J’ai appris à mes dépens à ne pas faire un gros pot le dimanche pour la semaine. Le lundi soir, c’était de la bouillie.
Les 3 problèmes que vous allez rencontrer (et comment les éviter)
Craquelures. Si vous appliquez une couche trop épaisse, l’émulsion va se rétracter en séchant et fissurer. La solution : couches fines, multiples. Passez 5 couches très fines plutôt qu’une seule couche épaisse. J’ai perdu un portrait entier à cause de ça — un visage qui s’est craquelé comme une terre aride.
Jaunissement. Ça arrive surtout si vous utilisez du jaune d’œuf sans le diluer, ou si le support est mal préparé (gesso à base d’huile, par exemple). Pour l’éviter : vinaigre, eau distillée, et surtout, ne peignez pas sur un fond blanc pur — préférez un ton bis ou beige très clair, qui neutralise les éventuels reflets jaunes.
Adhérence. J’ai évoqué l’importance du gesso. Mais même avec un bon gesso, si vous peignez sur une surface trop lisse, la tempera va se décoller en séchant. Un ponçage doux entre chaque couche de gesso crée une micro-accroche suffisante. Ne sautez pas cette étape, même si c’est fastidieux. C’est mieux que de recommencer.
Comment peindre à la tempera : le protocole pas à pas
Bon, assez de théorie. Voici comment j’attaque une feuille maintenant, après 3 ans d’essais.
- Préparez votre support à l’avance. Un panneau de bois (contreplaqué bouleau de 5 mm) couvert de 5 couches de gesso. Laissez sécher au moins 24 heures entre les deux dernières couches.
- Mélangez votre tempera juste avant de peindre. Ne gardez jamais un mélange de la veille. J’ai essayé, c’est la porte ouverte aux surprises.
- Travaillez par zones. La tempera sèche si vite que vous ne pouvez pas étaler un lavis de 10 cm. Peignez une section à la fois, de la plus claire à la plus foncée. Les hachures sont votre meilleure amie — ce trait fin, parallèle, qui construit le volume. C’est comme ça que les primitifs italiens obtenaient leurs modelés.
- Superposez les couches. Une fois la première sèche (3 à 5 minutes), appliquez une deuxième, puis une troisième. Chaque couche ajoute de la profondeur et de la luminosité. La tempera est transparente, donc plus vous superposez, plus la couleur se densifie sans perdre sa lumière.
- Finition : Certains artistes terminent par un vernis à base de gomme laque et d’alcool. Moi, je préfère laisser la surface mate, comme une poudre de pastel fixée. Mais si vous voulez un aspect brillant, un vernis en aérosol pour acrylique fonctionne — testez d’abord sur un échantillon.
Et le plus dur ? Ne pas retoucher. Une fois la tempera sèche, elle ne se dilue plus. Si vous essayez de repasser sur une zone ratée, ça va faire des bavures irrattrapables. J’ai appris à accepter mes erreurs et à les intégrer dans la composition. C’est libérateur, une fois qu’on a accepté que la perfection n’existe pas dans cette technique.
Outils recommandés pour débuter
- Pinceaux : des pinceaux à poils de martre ou synthétiques fins (n°0 à 4). Les poils durs ne retiennent pas bien l’eau ; les poils doux, si.
- Pigments : achetez des pigments en poudre de qualité artistique (Sennelier, Kremer, Natural Pigments). Les pigments pour maçonnerie ou les ocres naturelles ne sont pas assez fins et donnent un grain désagréable.
- Support : panneau de bois (contreplaqué ou MDF encollé) ou toile préparée spécifiquement pour tempera. J’évite le carton : il se déforme à l’humidité.
- Gesso : si vous ne voulez pas le préparer vous-même, le gesso acrylique du commerce (blanc) convient, mais il donne un rendu moins traditionnel — plus plastique, moins absorbant.
Et si la tempera changeait votre regard sur la peinture ?
Je n’aurais jamais cru, en échouant sur ma première toile, que la tempera deviendrait ma technique préférée. Elle exige de la patience, de la précision, et une acceptation de l’imperfection — parce qu’on ne peut pas corriger éternellement. Mais en retour, elle offre une lumière que l’huile n’a pas : un mat translucide, presque spirituel. Chaque couche est une décision, chaque trait est une cicatrice. Et c’est peut-être pour ça que les œuvres des primitifs flamands et italiens nous parlent encore aujourd’hui — elles portent la trace de la main, du temps, de la vie.
La prochaine fois que vous regarderez une icône byzantine, ou une Vierge à l’Enfant du XIVe siècle, pensez à ce jaune d’œuf, à cette eau, à ce geste. Et si l’envie vous prend d’essayer, commencez petit. Un carré de 10 cm. Un portrait. Et surtout, n’oubliez pas : la tempera ne pardonne pas, mais elle récompense ceux qui la respectent.